Jérémy Cottin
Programmateur à l’Institut Lumière
Rencontre

Lumière, moteur, action !

Lyon fête le cinéma avec les frères Coen. Rencontre avec Jérémy Cottin, programmateur de l’Institut Lumière, qui nous ouvre les coulisses du festival.

C’est à Lyon que tout a commencé. En 1895, les frères Lumière y inventent le Cinématographe et tournent, devant leur usine de Monplaisir, l’une des toutes premières séquences animées de l’histoire. Plus d’un siècle plus tard, la ville reste le berceau du septième art, et l’Institut Lumière en est le gardien. Chaque mois d’octobre, le tapis rouge s’y déroule : Tim Burton, Jane Campion, Wim Wenders ou Isabelle Huppert y ont déjà reçu le Prix Lumière. Cette année, ce sont Joel et Ethan Coen, les auteurs de Fargo et de No Country for Old Men, qui ont été mis à l’honneur. Sous la houlette de Thierry Frémaux, également délégué général du Festival de Cannes, le rendez-vous s’est imposé comme l’un des plus chaleureux du calendrier. Neuf jours durant, la cité devient la capitale du grand écran : soirée d’ouverture à la Halle Tony Garnier, séances dans une dizaine de lieux, ciné-concerts et nuits thématiques, le public s’y presse dans une ambiance de fête. À la manœuvre côté programmation : Jérémy Cottin que nous avons rencontré pour l’occasion. 

Remake du film «Sortie d’Usine», avec derrière la caméra Michael Mann,
Prix Lumière 2025
© Lea Rener – Festival Lumière 2025 – Institut Lumière

“ Il faut que le cinéma
reste une fête ˮ 

Sabine Azéma lors de l’ouverture du Festival Lumière 2025
© Loïc Benoit – Festival Lumière 2025 – Institut Lumière

“ Nous avons la chance
que le Festival Lumière soit reconnu
des cinéastes hollywoodiens ˮ 

Une soirée avec Natalie Portman, lors du Festival Lumière 2025
©Jean-Luc Mege – Festival Lumière 2025 – Institut Lumière

Concrètement, en quoi consiste le travail d’un programmateur à l’Institut Lumière ?
Jérémy Cottin : C’est tout d’abord de la réflexion : il faut penser à des filmographies, à des personnalités dont on a envie de montrer les films, écouter ce que veut le public, proposer des œuvres méconnues aux plus curieux. Les cinémathèques montraient autrefois surtout des raretés. Aujourd’hui, il faut aussi que le public vienne en salle, donc on recherche une programmation très variée. Ensuite, il faut retrouver les ayants droit, dénicher des copies 35 mm ou numériques, parfois faire restaurer un film, et négocier les tarifs pour réinvestir dans l’artistique. Il y a enfin les invités et la présentation des films en salle.

Le Prix Lumière 2026 va à Joel et Ethan Coen, avec une nuit géante réunissant Fargo, No Country for Old Men, Arizona Junior et Burn After Reading. Comment avez-vous choisi ces films ?
Fargo était une évidence, surtout avec la présence de Frances McDormand. C’est aussi l’occasion de la célébrer. No Country for Old Men arrive ensuite parce que c’est le film le plus ample, le plus fort : il faut le placer à un moment où le public a encore toute son attention.
Puis il faut penser au rythme : Arizona Junior, comédie loufoque et très physique avec Nicolas Cage, apporte une respiration avant Burn After Reading, comédie paranoïaque au casting exceptionnel. Une nuit se construit comme un récit : il faut alterner les tons et ménager des respirations.

Ettore Scola, Norman Jewison, Louis Daquin : quel fil rouge relie ces rétrospectives ?
En fait, il n’y en a pas vraiment. L’idée est de montrer des filmographies qui n’ont pas été présentées depuis longtemps. Tous les trois, chacun, à sa manière, a fait un cinéma avec une dimension sociale ou humaniste. Je dirais que le vrai fil rouge, c’est l’envie de montrer du bon cinéma. 

Vous présentez des restaurations inédites, comme La Folie des grandeurs, L’Insoutenable légèreté de l’être ou Danse avec les loups. Comment décidez-vous quels films méritent un nouveau passage sur grand écran ?
Nous recevons énormément de propositions dans le cadre d’un appel à films mondial. La rareté compte, mais aussi le caractère populaire. Quand Gaumont propose La Folie des grandeurs, on dit oui parce que c’est une grande comédie avec Louis de Funès, et que cela reste une fête. Pour Danse avec les loups, le film étant devenu invisible en salle depuis très longtemps, nous sommes heureux que StudioCanal nous permette de le montrer à nouveau.

À côté du patrimoine, il y a de nombreuses avant-premières. Comment équilibrez-vous classiques et films tout juste sortis ?
Nous sommes un festival de patrimoine, mais nous voulons aussi célébrer le cinéma contemporain. Les avant-premières restent une petite partie des 430 séances, mais elles permettent de recevoir équipes et castings. Il ne faut pas opposer les deux.

Cette année, la programmation ouvre des territoires très variés : Grèce, femmes cinéastes, cinéma muet, Abel Ferrara, Bernard Lavilliers, Wim Wenders… Comment choisissez-vous ces invitations et ces sections plus inattendues ?
Certains invités veulent revenir après une première expérience à Lyon. Wim Wenders, par exemple, avait reçu le Prix Lumière et a eu envie de revenir présenter son nouveau film. D’autres choix viennent de nous : la section « Femmes cinéastes » vise à faire ressortir des réalisatrices moins visibles ou oubliées. Le cycle grec et les cinémas asiatiques répondent à la même envie d’ouverture.

Comment fait-on venir les frères Coen à Lyon ?
C’est notre directeur Thierry Frémaux qui les a contactés il y a quelques mois déjà. Nous avons la chance que le Festival Lumière soit reconnu par des cinéastes hollywoodiens : Scorsese ou Coppola disent que ce qui se passe à Lyon est très bien, et ça circule ! Frances McDormand, qui avait déjà participé au festival et en gardait un très bon souvenir, a aussi convaincu son conjoint Joel Coen de venir.
Et puis comme il n’y a pas de compétition, il n’y a pas de pression ! Ne demeure que le plaisir de voir des films et de découvrir Lyon. Ils sont ravis de découvrir les bouchons. Et c’est toujours émouvant pour un cinéaste, d’être là où Lumière a filmé la sortie des usines en 1895.

Comment se construit une rétrospective avec le cinéaste lui-même ?
Nous partons de la filmographie et faisons nos choix. Avec les frères Coen, elle est tellement riche qu’il était impossible de tout montrer. Nous leur présentons la sélection, sans leur demander nécessairement de la construire. Pour une actrice ou un acteur à la filmographie immense, leur avis peut davantage compter.

Y a-t-il un invité rêvé que vous n’avez jamais réussi à faire venir ?
Je regrette vraiment d’avoir manqué Ennio Morricone. Son travail est tellement lié au cinéma qu’il aurait pu prétendre au Prix Lumière.
Pour un rêve à venir, je dirais Nicolas Cage : sa filmographie est dingue. Une grande nuit Nicolas Cage à Lyon, ce serait formidable !

Quel est le film qui vous a fait aimer le cinéma ?
Je ne peux pas citer un film unique. C’est plutôt le souvenir des sorties familiales : le spectacle, les comédies populaires. Puis, ma mère, de la génération des VHS, enregistrait beaucoup de choses. Je pouvais ainsi tomber sur Alien. C’est ainsi que ma curiosité s’est construite.

Est-ce que le cinéma est encore un plaisir quand c’est votre métier ?
Il y a des périodes où c’est moins intense. Mais cela reste ma passion numéro une. A l’approche du festival, il y a des périodes où l’on a envie de voir ses amis, de faire autre chose que du cinéma. On ne peut pas en parler tout le temps ! 

Votre film culte, et celui que vous avez du mal à assumer ?
J’assume tout ! Être programmateur permet toujours de trouver une bonne raison de montrer un film. Un souvenir très fort reste : Il était une fois en Amérique, de Sergio Leone, découvert au cinéma en 2009. C’était une expérience dingue.
Côté films moins avouables, j’adore les comédies un peu potaches, comme Mary à tout prix : chaque année, je peux les revoir avec bonheur.

Votre plus grande rencontre depuis que vous travaillez sur le festival ?
Miloš Forman, en 2010. Il était passionnant lorsqu’il parlait de son métier et extrêmement drôle. J’en garde un souvenir très fort.
J’ai aussi adoré les invités simples et généreux, comme Frances McDormand ou Viggo Mortensen. Et puis il y a les rêves d’enfant : Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, ou William Friedkin… Rencontrer ces figures du Nouvel Hollywood, c’est quelque chose que je ne pensais pas vivre.

Un souvenir de projection ou une soirée inoubliable ?
Je pense à une soirée d’ouverture à l’Auditorium consacrée à Belmondo : devant 5 000 personnes, Quentin Tarantino est arrivé par surprise et a fait son éloge. Extraordinaire.
Je pense aussi à Guillermo del Toro, qui, après une nuit consacrée à sa filmographie, est revenu au petit matin avec de la charcuterie pour les spectateurs. Et à Bong Joon-ho, qui a fait un éloge de la quenelle lyonnaise avant de présenter Parasite. Ces moments inattendus restent.

Si vous aviez carte blanche pour une soirée idéale, que projetteriez-vous, et qui inviteriez-vous ?
Nous avons déjà beaucoup de liberté. Mais pour quelque chose de complètement fou, je choisirais Nicolas Cage : une grande nuit consacrée à ses films serait forcément surprenante.

Quel film de cette édition 2026 conseilleriez-vous ?
Je conseillerais d’aller voir Une journée particulière, d’Ettore Scola, qui est pour moi l’un des plus beaux films au monde : Rome, 1938, pendant la visite de Hitler à Mussolini, deux laissés-pour-compte vivent ensemble une journée magnifique. C’est un film extrêmement émouvant. On peut ne jamais avoir vu de cinéma italien et être immédiatement cueilli par les personnages et la mise en scène.
Pour un public plus jeune, je conseillerais Dans la chaleur de la nuit (1967), avec Sidney Poitier : une enquête policière forte, doublée d’un message antiraciste puissant. C’est aussi cela, le Festival Lumière : faire circuler les grands films et provoquer une première rencontre.

25 rue du Premier-Film, Lyon 8
institut-lumiere.org
festival-lumiere.org