Jean-Philippe Nuel
Rencontre

Le bureau, nouveau lieu de vie

De Paris à New York, Jean-Philippe Nuel développe une vision plurielle de l’architecture intérieure, entre héritage, création contemporaine et nouveaux usages.

Architecte d’intérieur et designer, Jean-Philippe Nuel s’est imposé comme l’une des grandes signatures françaises de l’hospitalité haut de gamme. À la tête d’un studio qui compte aujourd’hui une trentaine de collaborateurs, il imagine des lieux singuliers, où architecture, design et art dialoguent avec l’histoire et l’identité de chaque site. Cette approche trouve une expression emblématique à Lyon où il a signé la métamorphose de l’InterContinental Lyon – Hôtel Dieu, l’un des projets de reconversion patrimoniale les plus ambitieux de France, conjuguant le faste du XVIIIe siècle avec une élégance contemporaine. Si l’hôtellerie demeure l’un de ses territoires de prédilection, son activité ne s’y limite pas. Son studio intervient aussi bien dans le résidentiel, le design et l’univers des marques que dans le secteur maritime, notamment pour la compagnie Ponant. Une dimension internationale portée depuis 2019 par son implantation à New York. Parmi ses réalisations figurent également de nombreux projets tertiaires, à l’image du siège de Danone à Rueil-Malmaison. Plus récemment, le studio a signé avec Altarea Cogedim la conception d’un immeuble de bureaux, rue de Rivoli à Paris. Une diversité de projets qui témoigne d’une même ambition : créer des lieux dotés d’une véritable identité, capables de susciter une émotion et de proposer une expérience au-delà de leur seule fonction.

En haut, Altarea Cogedim, accueil espace client (Paris)
© Studio Jean-Philippe Nuel

Portrait de Jean-Philippe Nuel
© Frederic Lucano Photography

Tour Alto, lobby (La Défense)
© LUC BOEGLY

“ Le bureau doit devenir un lieu agréable,
attractif, convivial et ergonomique ˮ 

Peut-on transposer les codes de l’hospitalité au monde du travail ?
Les deux univers se rapprochent parce que l’hôtel comme le bureau deviennent de plus en plus des lieux de vie. Pour autant, la finalité reste différente : le bureau demeure un lieu de travail. L’enjeu est donc de proposer plusieurs façons de travailler, selon les moments : échanger de manière informelle, se réunir ou, au contraire, s’isoler et se concentrer.
Cette hybridation s’observe aussi dans l’habitat, où une table de salle à manger peut devenir un espace de travail, tandis que les bureaux intègrent de plus en plus des conciergeries ou des espaces wellness inspirés de l’hôtellerie. La technologie nomade a profondément changé nos usages : avec un ordinateur portable, on peut désormais travailler presque partout. Le travail n’est donc plus nécessairement attaché à un poste fixe.

Le risque n’est-il pas que tous les bureaux finissent par se ressembler, avec les mêmes codes empruntés à l’hôtellerie ou au café ?
C’est une vraie question. L’hybridation des usages pourrait effectivement conduire à une certaine uniformisation : on pourrait travailler chez soi, dans un hôtel ou au bureau, dans des environnements assez similaires. Mais c’est justement là que la recherche d’identité prend tout son sens.
Si, comme nous le faisons, on tient compte du lieu, de son architecture et de l’entreprise qui l’occupe, les réponses peuvent être très différentes. Les usages peuvent s’homogénéiser, mais la réponse architecturale et esthétique, elle, peut rester extrêmement singulière. C’est finalement ce qui me rend plutôt optimiste face à cette évolution.

Comment l’architecture peut-elle favoriser les échanges sans sacrifier la sérénité ?
C’est une question de rapport à l’espace. Lorsque j’étais aux Beaux-Arts, j’avais été marqué par « La Dimension cachée » du sociologue américain Edward T. Hall, qui analyse notamment la proxémie, c’est-à-dire la manière dont les distances entre les individus influencent leurs relations.
Chaque personne possède une sorte de bulle personnelle. Si l’on force cette bulle, cela peut créer du stress ; si l’espace permet aux distances de s’ajuster naturellement, le contact devient plus facile. Par exemple, une position à 90 degrés favorise souvent davantage l’échange qu’un face-à-face direct, qui peut être vécu comme une confrontation. Cela montre que l’organisation spatiale, avant même le design, peut favoriser le contact social ou au contraire isoler les personnes.

Et qu’en est-il de la place du dirigeant ? Le grand bureau fermé, autrefois symbole de pouvoir, est-il en train de disparaître ?
C’est assez amusant : malgré tout ce que l’on peut entendre sur la transformation des modes de travail, le grand bureau fermé du dirigeant reste encore très majoritaire. Certains font néanmoins le choix de s’en affranchir et de travailler au milieu de leurs équipes, en utilisant ponctuellement une salle de réunion. C’est une démarche assez militante : lorsqu’un dirigeant veut faire évoluer les usages, il est intéressant qu’il soit lui-même prêt à adopter le modèle qu’il propose à ses collaborateurs. Mais dans les faits, beaucoup restent attachés à leur bureau fermé, qui permet de recevoir, de s’isoler ou d’organiser une réunion.

Quelles sont les principales erreurs à éviter dans l’aménagement des bureaux ?
Le principal écueil est de continuer à concevoir les bureaux comme auparavant. Pendant longtemps, leur aménagement était confié à des spécialistes du space planning, avec des réponses très standardisées : mêmes mobiliers, mêmes plafonds acoustiques, mêmes éclairages. Pour casser le code du bureau traditionnel, il faut aujourd’hui travailler sur l’ensemble des éléments, de l’espace au mobilier, en passant par la lumière, les objets ou la végétation. L’enjeu est de conserver les exigences d’ergonomie tout en introduisant des éléments moins connotés « bureau », qui donnent au lieu davantage de personnalité.

Le cordonnier est-il bien chaussé lorsqu’il s’agit de ses propres bureaux ?
Nous avons la chance de travailler dans un lieu assez atypique, installé dans un ancien casino-guinguette des années 1930, au bord de la Marne, avec cinq mètres de hauteur sous plafond et une terrasse. Il a une vraie personnalité et une véritable âme. Alors nous n’avons peut-être pas les derniers sièges ergonomiques ou les bureaux réglables en hauteur de certains de nos clients, mais nous avons un cadre de travail agréable, accessible notamment en vélo, et qui correspond bien à notre façon de travailler. Donc oui, le cordonnier est plutôt bien chaussé !

Qu’est-ce qui peut réellement donner envie de retrouver son bureau ?

Spécifiquement au retour des vacances, je pense que la convivialité et le partage prennent une importance particulière. Chacun a envie de raconter ses vacances, de retrouver les autres. Un bureau qui rend cette convivialité possible peut rendre la rentrée beaucoup plus agréable.
C’est un peu comme les enfants qui retournent à l’école : ils n’ont pas forcément envie de reprendre les cours, mais ils sont contents de retrouver leurs copains. Nous restons finalement de grands enfants. Au-delà du fonctionnel, cette dimension subjective et humaine est essentielle.

Votre implantation à New York vous confronte-t-elle à une autre culture du bureau ?
Oui, il existe de vraies différences culturelles dans notre rapport à l’espace. Les Américains ont notamment beaucoup développé la culture de l’open space, alors que le bureau traditionnel européen était davantage organisé autour de bureaux fermés. Même les usages peuvent différer.
Aux États-Unis, un dirigeant ou un avocat peut avoir un bureau dont la porte reste ouverte la plupart du temps. La fermer peut être perçu comme le signe qu’il souhaite s’isoler. En France, ce n’est pas nécessairement le cas. Il faut donc connaître les usages et la sociologie de chaque pays pour concevoir des espaces pertinents. Le rapport à la distance et à l’intimité varie beaucoup d’une culture à l’autre.

À quoi ressemblera, selon vous, le bureau dans dix ans ?
Le bureau de demain ne doit pas ressembler à un bureau. Il sera à la fois un lieu de vie, de partage et de travail, avec des espaces plus fluides et différents scénarios d’usage. Le mobilier sera moins connoté « bureau », la lumière et l’environnement seront davantage travaillés, avec notamment plus de végétation. Toutes ces évolutions feront que le bureau de demain ne ressemblera plus à celui d’aujourd’hui.

 

Studio Jean-Philippe Nuel
jeanphilippenuel.com

Qu’est-ce qui vous inspire lorsque vous imaginez un lieu ?
Jean-Philippe Nuel. Son architecture, son histoire, les personnes qui l’ont habité ou qui vont l’occuper. Nous n’avons jamais une démarche uniquement fonctionnelle, ni uniquement esthétique. Notre ambition est de trouver une âme au lieu, de lui donner une identité. C’est une approche très présente dans l’hospitalité et nous avons exactement la même exigence lorsque nous abordons un bureau. Il faut que les gens puissent adhérer au lieu, s’y reconnaître et comprendre ce qui fait sa singularité.
Lorsqu’un espace est destiné à une entreprise, son identité et ses valeurs deviennent naturellement une source d’inspiration. Nous avions par exemple travaillé sur le siège de Danone à Rueil-Malmaison, où la notion de gaieté au travail était particulièrement importante. Nous avons cherché à la traduire de manière subtile, notamment à travers des bibliothèques accueillant des bouteilles de lait et d’eau historiques de la marque. L’enjeu est de créer, pour chaque entreprise, un univers qui lui soit propre et dans lequel elle puisse se reconnaître.

Avec le télétravail, le bureau doit désormais donner une véritable raison de se déplacer. Comment peut-il retrouver cette attractivité ?
Il y a un petit paradoxe : le télétravail présente beaucoup d’avantages, mais on s’aperçoit aussi que tout le monde ne l’apprécie pas sur le long terme. La question est souvent celle du dosage. Après l’expérience du Covid et l’essor du télétravail, le bureau doit devenir un lieu agréable, attractif, sympathique, convivial et ergonomique. Il faut donner une raison de venir. Cela passe par une qualité d’environnement, mais aussi par la capacité à proposer des configurations adaptées aux différentes manières de travailler.

Le flex office répond-il réellement à ces nouveaux usages ?
Le flex office est un concept très intéressant, à condition qu’il permette réellement de choisir son environnement. Si l’on se contente d’un grand open space avec des postes identiques alignés les uns derrière les autres, on reproduit simplement l’ancien modèle sous une autre appellation.
En revanche, si le flex office offre de véritables typologies d’espaces, des orientations différentes et la possibilité de bouger au cours de la journée, cela devient très intéressant. On peut commencer à son poste, puis aller travailler dans un canapé entouré de plantes, profiter d’une belle vue, faire ensuite une micro-réunion ailleurs. Cette multiplicité des scénarios est une véritable opportunité.

Altarea Cogedim, lobby (Paris)

© Studio Jean-Philippe Nuel

“ L’hôtel comme le bureau
deviennent de plus en plus
des lieux de vie ˮ

Le Dôme de l’InterContinental Lyon Hôtel Dieu,
idéal pour délocaliser son bureau