De la renaissance du train mythique au lancement du yacht Orient Express Corinthian, Maxime d’Angeac façonne le nouvel âge d’or d’Orient Express.
Depuis 1883, Orient Express nourrit l’imaginaire collectif et incarne une certaine idée du voyage. Imaginée par Georges Nagelmackers, cette ligne mythique reliant l’Europe occidentale aux portes de l’Orient a rapidement séduit têtes couronnées, artistes, diplomates et aventuriers. Son nom est devenu synonyme d’élégance, de raffinement et d’évasion porté par la littérature, le cinéma et les plus grands récits de voyage. Plus d’un siècle après sa création, la marque connaît une spectaculaire renaissance sous l’impulsion d’Accor. Trains d’exception, hôtels de destination, yacht à voile révolutionnaire : Orient Express se réinvente aujourd’hui comme une véritable maison du voyage, fidèle à son héritage tout en regardant résolument vers l’avenir. Pour mener cette métamorphose, la marque a fait appel à Maxime d’Angeac. Architecte, designer et passionné d’Histoire, il s’est imposé depuis plus de vingt ans dans l’univers des projets patrimoniaux les plus exigeants. Une culture foisonnante semblait le destiner à écrire un nouveau chapitre de cette aventure hors du commun.

“ On ne reproduit pas le passé,
on le prolonge ˮ

La Suite Présidentielle
©martin darzacq
“ Depuis plus de 140 ans,
Orient Express
met le luxe
en mouvement ˮ

Le bel écrin du Bar-Car



La Suite Duplex, son escalier majestueux et son espace bain

Que représentait pour vous Orient Express avant de travailler à sa renaissance ?
Comme pour beaucoup de monde, Orient Express évoquait d’abord un imaginaire nourri par la littérature, le cinéma, la musique. Mais lorsqu’on travaille sur un projet pareil, on est obligé d’aller au-delà du mythe. Je me suis plongé dans son histoire industrielle, dans ses archives, dans sa réalité. Très vite, le glamour laisse place à des questions beaucoup plus concrètes : comment cela a-t-il été conçu ? Quels moyens ont été mobilisés ? Pourquoi cela a-t-il fonctionné ? C’est à partir de ces interrogations que l’on peut construire du nouveau.
Quelle a été votre première réaction lorsque l’on vous a confié le projet ?
Je suis quelqu’un d’assez peu démonstratif. Quand on me confie un projet de cette ampleur, je vois immédiatement la somme de travail, les risques, les responsabilités. Entre le patrimoine, l’histoire, la culture, l’industrie, les enjeux financiers, tout était réuni pour susciter davantage d’inquiétude que d’euphorie. Mon plaisir vient plus tard, lorsque le projet existe.
Comment réinvente-t-on un mythe sans tomber dans la reconstitution historique ?
Il faut d’abord tout apprendre, puis tout oublier. Je me suis nourri comme je vous le disais, d’archives, de littérature, d’histoire, de voyages, de visites de trains historiques. Une fois cette matière assimilée, je me suis forcé à me détacher de la forme pour n’en conserver que l’esprit. Comme en musique : on ne réinvente pas Mozart ou Bach en les ignorant. Il faut connaître profondément ce qui a existé pour pouvoir créer quelque chose de nouveau.
Quels étaient les grands défis du nouvel Orient Express qui accueillera ses premiers voyageurs en 2027 ?
Le principal sujet était l’espace. Historiquement, une voiture accueillait dix cabines et des sanitaires communs. Ce modèle ne correspond plus aux attentes contemporaines à l’égard du luxe. Nous avons donc complètement changé l’équation : moins de passagers, davantage d’espace et davantage de service. Aujourd’hui, chaque voiture accueille seulement trois suites. C’est cette générosité spatiale qui permet ensuite de développer le confort et l’expérience.
Comment définissez-vous le luxe dans ce contexte ?
Le luxe repose sur trois piliers : l’espace, le service et le confort. Plus vous réduisez le nombre de passagers, plus vous pouvez offrir d’espace et d’attention. Mais le luxe est aussi une affaire de détails. Dans un train, chaque centimètre compte. Rien ne peut être laissé au hasard. Un angle, un matériau, une poignée, une lumière : tout participe à l’expérience.
Les références Art déco demeurent-elles présentes ?
Bien sûr. Mais l’Art déco n’est pas un style figé. C’est un langage qui peut évoluer. Nous avons travaillé avec sa grammaire : les géométries, les rythmes, les matériaux, certains motifs historiques réinterprétés. Nous avons utilisé des bois précieux, des métaux réfléchissants, des compositions très structurées. En revanche, il ne s’agissait jamais de reproduire le passé, mais de le prolonger.
Vous dites souvent que le luxe réside davantage dans la conception que dans les matériaux…
J’en suis convaincu. Un matériau exceptionnel ne suffit pas à créer un objet exceptionnel. Ce qui compte, c’est l’intelligence de sa mise en œuvre : une proportion, un assemblage, un polissage, une courbe, un détail. Le luxe n’est pas une accumulation de matières précieuses. C’est une cohérence globale, un niveau d’exigence appliqué à chaque élément.
Vous avez à cœur de mettre en lumière les artisans.
Effectivement ! Selon moi ils n’auraient jamais dû disparaître du récit. Je trouve étrange que l’on mette souvent un seul nom en avant alors que ces projets sont le résultat d’un travail collectif extraordinaire. Les artisans sont les véritables solistes de l’orchestre. J’ai simplement ouvert le rideau pour qu’ils retrouvent la visibilité qu’ils méritent.
Comment travaillez-vous avec eux ?
Depuis longtemps, je m’entoure de spécialistes capables de dialoguer entre eux. Ce sont des professionnels qui maîtrisent parfaitement leur métier, et la qualité d’un projet dépend directement de leur savoir-faire. Beaucoup travaillent avec moi depuis des années. Sur Orient Express, nous avons construit une équipe soudée qui a souvent dépassé ce qui lui était demandé afin d’atteindre le meilleur résultat possible.
Orient Express parle beaucoup de l’« Art du voyage ». Que signifie cette notion aujourd’hui ?
Voyager est devenu fatigant. Entre les contrôles, les files d’attente et les correspondances, l’expérience s’est considérablement dégradée. L’idée d’Orient Express est exactement inverse : ralentir. Être accueilli, pris en charge, puis s’installer dans un lieu qui devient le vôtre pendant plusieurs jours et vous laisser porter. Ce n’est pas un déplacement. C’est une expérience complète.
Le trajet est-il devenu plus important que la destination ?
Dans une certaine mesure, oui. Lorsque vous voyagez à bord d’Orient Express, vous acceptez un autre rythme. Vous profitez du train, des paysages, de la gastronomie, des escales. Vous cessez d’être dans une logique de performance. Vous vous laissez porter par le voyage.
Quelle émotion souhaitez-vous susciter chez les voyageurs ?
J’aimerais qu’ils éprouvent un sentiment de surprise. Non pas une surprise artificielle, mais la découverte de quelque chose qu’ils n’ont jamais vu auparavant. Aujourd’hui, beaucoup de lieux se ressemblent. Si nous pouvons recréer un sentiment d’émerveillement sincère, alors nous aurons réussi !
Le yacht Orient Express Corinthian répond-il à la même philosophie ?
Absolument. Sébastien Bazin, PDG du groupe Accor, a souhaité remettre en question les standards de la croisière. Nous avons réduit le nombre de passagers afin d’augmenter considérablement l’espace et le niveau de service. C’est aussi le premier grand voilier de ce type. Lorsqu’il navigue à la voile, il avance dans un silence presque total. Cette expérience change radicalement la perception du voyage.
Qu’est-ce qui vous a inspiré pour son design ?
La Méditerranée. Son histoire, sa littérature, ses paysages, ses civilisations. De l’Odyssée à Fernand Braudel, en passant par les villas de la Riviera et l’architecture des années 1930, tout cela constitue une source d’inspiration inépuisable. J’y ai trouvé un lien naturel avec l’élégance d’Orient Express.
Le développement durable a-t-il influencé vos choix ?
Évidemment. Nous avons travaillé avec des fournisseurs locaux lorsque cela était pertinent, réduit les transports inutiles, supprimé certains matériaux, contrôlé les modes de fabrication. Sur le yacht, les innovations techniques permettent également de réduire fortement l’impact environnemental. Nous ne cherchons pas à donner des leçons, mais simplement à faire les choses correctement.
Quel est le fil conducteur entre les trains, les hôtels et les yachts Orient Express ?
Ce n’est pas une question de décor. Ce qui relie ces univers, c’est une philosophie commune : l’espace, le confort, le service, l’élégance et l’expérience. Les hôtels ne doivent pas reproduire le train. Ils doivent en prolonger l’esprit.
Quel regard portez-vous sur l’évolution du luxe ?
Je reste attaché à une vision assez classique. Pour moi, le luxe n’a pas besoin de préfixe. Il est ou il n’est pas. Le véritable luxe est rare, intemporel, discret. Il ne se résume pas à un prix ou à une campagne marketing. Il repose sur la qualité, le savoir-faire, la désirabilité et le temps.
Si Georges Nagelmackers montait à bord du nouvel Orient Express demain, qu’aimeriez-vous qu’il pense de votre travail ?
Figurez-vous que l’arrière-arrière-petit-fils de Georges Nagelmackers est venu découvrir notre travail. Après avoir visité l’exposition au Musée des Arts décoratifs, puis le navire, il m’a confié que sa famille retrouvait pleinement l’esprit imaginé par son ancêtre. C’est probablement l’un des compliments les plus importants que l’on puisse recevoir sur un projet pareil.
Vous qui êtes féru de littérature, quel ouvrage emporter pour accompagner un voyage Orient Express ?
Les œuvres de Paul Morand. Elles incarnent parfaitement cette élégance française, ce goût du voyage, cette curiosité et cette liberté qui appartiennent depuis toujours à l’univers Orient Express.
Après Orient Express, qu’avez-vous envie de créer ?
J’ai besoin de me recharger et de revenir à mes racines d’architecte. Construire de très belles maisons, imaginer un hôtel dans un paysage exceptionnel, dessiner, voyager davantage. J’ai consacré trois années entières à Orient Express ; aujourd’hui, j’ai le sentiment d’avoir tout donné. C’est un projet extraordinaire, il est temps de passer au suivant.
orient-express.com