Double champion du monde devenu poète des abysses, Guillaume Néry a transformé l’apnée en expérience artistique, sensorielle et intérieure, bien au-delà des océans.
Chez Guillaume Néry, tout commence par un jeu d’adolescent sur les rivages niçois : retenir son souffle plus longtemps que les autres. Un pari qui l’amène, quelques années plus tard, à devenir l’un des plus grands apnéistes de la planète. Pourtant, réduire Guillaume Néry à la seule performance serait une erreur, car celui qui fascine bien au-delà du cercle sportif a peu à peu déplacé son terrain d’exploration vers l’intériorité. Longtemps figure de l’apnée extrême, il connaît un tournant décisif en 2015 en frôlant la mort. Abandonnant progressivement la logique du record, Guillaume Néry développe une approche plus contemplative de la plongée, où le souffle et le rapport au vivant prennent le dessus.
Avec des films devenus viraux comme Free Fall ou One Breath Around The World, il transforme les fonds marins en paysages cosmiques. Derrière ces images hypnotiques se cache une discipline profondément mentale, fondée sur le lâcher-prise, le souffle et la connaissance de soi. Une philosophie qu’il transmet aujourd’hui à travers ses conférences, ses livres et ses prises de parole. Comme une manière de rappeler qu’avant d’explorer l’océan, il faut peut-être déjà réapprendre à respirer.
Est ce vrai, que vous découvrez l’apnée en faisant un concours avec un copain dans le bus ?
C’est exact. J’avais 14 ans et, comme beaucoup d’ados, pour passer le temps on s’est lancé un défi : tenir le plus longtemps possible sans respirer. Très vite, je me suis rendu compte que j’avais des facilités assez naturelles. Mais ce n’est qu’à la découverte du seul club d’apnée qui existait à l’époque et qui était à Nice, que j’ai eu le vrai déclic. À cet âge-là, on cherche souvent sa voie, une forme d’identité. Moi, j’ai trouvé tout ça dans l’apnée, et très rapidement, c’est devenu presque obsessionnel.
Vous avez longtemps été dans une logique de records et de performance. Qu’est-ce que cette période vous a appris sur vous-même ?
Elle m’a appris énormément sur la peur, le travail et la persévérance. Je suis anxieux de nature, contrairement à l’image très calme que je peux renvoyer. La compétition m’a obligé à apprivoiser ce sentiment pour avancer. Elle a confirmé en moi un vrai trait de caractère : je suis passionné, avec une vraie recherche de perfection. Et surtout, cette période m’a appris que rien ne remplace le goût de l’effort. Les records ne tombent jamais par hasard.


©Julie Gautier
“ L’eau permet de créer
des images qui ressemblent
à des rêves ˮ

©Julie Gautier

© Audrey Natera
“ L’apnée m’a appris
à ne pas lutter
contre la peur,
mais à cohabiter
avec elle ˮ

© Audrey Natera

©Julie Gautier
Vous dites souvent que l’apnée est avant tout une exploration intérieure. Que découvre-t-on sur soi lorsqu’on descend à plus de cent mètres sous la surface ?
On découvre ses limites, mais surtout sa capacité à les dépasser. À ces profondeurs, il n’y a plus de place pour le mensonge ou la distraction. Tout devient extrêmement clair : les sensations, les émotions, les pensées. L’apnée oblige à revenir à quelque chose de très essentiel. Plus on descend, plus on doit lâcher prise. C’est presque une méditation extrême.
Qu’entendez-vous par cette phrase : « Je ne suis pas un homme poisson. Je suis un humain aquatique » ?
Je tiens beaucoup à cette nuance. La notion d’“homme poisson”, donne l’impression d’un être à part, presque mythologique, comme si certains étaient naturellement faits pour vivre sous l’eau. Moi, je crois au contraire que nous avons tous un lien profond avec le milieu aquatique.
Avez-vous déjà eu peur en plongée, une vraie peur instinctive ou incontrôlable ?
Je peux ressentir des appréhensions avant une plongée, évidemment. Mais paradoxalement, sous l’eau, je n’ai jamais connu de peur incontrôlable. Dans les situations compliquées, il y a une forme d’instinct de survie qui prend le relais et qui m’oblige à rester calme. L’apnée m’a appris à ne pas lutter contre la peur, mais à cohabiter avec elle.
L’accident de 2015 à Chypre semble avoir marqué un tournant majeur dans votre parcours.
Oui, clairement. Après cet accident, je me suis éloigné de la logique du record. Pendant longtemps, l’objectif était d’aller toujours plus profond, toujours plus loin. Ensuite, j’ai ressenti le besoin de revenir aux sensations simples : le plaisir de glisser dans l’eau, la liberté, le bien-être. Ça a profondément changé mon rapport à la pratique et probablement aussi à la vie.
Vous intervenez aujourd’hui beaucoup en entreprise autour du stress, de la respiration et de la performance mentale. Quelles sont, selon vous, les plus grandes erreurs que nous faisons dans notre quotidien ?
On vit complètement déconnectés de notre souffle. Pourtant, la respiration est la seule fonction automatique du corps qu’on peut reprendre volontairement en main. La plupart des gens subissent leur stress sans jamais revenir au corps. Respirer consciemment quelques minutes peut déjà changer énormément de choses sur l’attention, le calme ou les émotions.
Comme beaucoup de Français fascinés par l’océan, avez-vous été marqué par Le Grand Bleu ?
J’étais très jeune quand le film est sorti et a suscité l’engouement que l’on connaît. Il a créé une forme de mythologie autour de l’apnée et de l’océan avec cette fascination pour le bleu, le silence, la profondeur…. Même si ma pratique est très différente de ce que l’on voit dans le film, forcément, ça m’a nourri.
L’apnée est elle réservée aux grands sportifs ?
Absolument pas. J’ai encadré des octogénaires capables de vivre des expériences magnifiques dans l’eau. L’apnée n’est pas une question de puissance physique. C’est surtout une question de relaxation, de confiance et de connexion au corps. Je crois que beaucoup de blocages viennent de peurs ou de croyances, alors que l’eau est un élément extrêmement naturel pour l’être humain. Beaucoup de gens se découvrent des capacités qu’ils n’imaginaient pas.
Y a-t-il une plongée dont vous vous souvenez comme d’un moment de grâce absolue ?
Une plongée à 123 mètres en Grèce, dans la baie de Kalamata, en août 2015. Tout était parfaitement aligné : les sensations, l’eau, le mental, le corps. C’est probablement la plongée la plus fluide et harmonieuse de ma vie.
Quelle est la rencontre animale la plus bouleversante ou la plus irréelle que vous ayez vécue sous l’eau ?
Sans hésiter, celle avec le léopard des mers, au pied d’immenses icebergs en Antarctique. Ce carnivore, qui est un grand prédateur, me fascine depuis toujours, autant qu’il me terrifie. Et là, mes craintes se sont dissipées en quelques minutes parce que l’animal s’est montré à la fois doux et respectueux, tout en étant curieux de cette rencontre.
Si vous deviez initier quelqu’un à l’apnée, où l’emmèneriez-vous ?
Je pense que je choisirais la Méditerranée, près de Nice, là où tout a commencé pour moi. Parce qu’il y a une lumière très particulière, une douceur, une simplicité. L’idée ne serait pas de faire de la performance, mais juste de ressentir le silence sous l’eau.
Vos films comme Free Fall ou One Breath Around The World ont profondément changé l’image de l’apnée. Cherchiez-vous déjà à raconter autre chose que la performance sportive ?
Oui, complètement. La performance ne m’intéressait pas autant que l’émotion ou la poésie du mouvement. Je voulais montrer que l’apnée pouvait être contemplative, artistique, presque philosophique. L’eau permet de créer des images qui ressemblent à des rêves.
Vous évoquez aujourd’hui une certaine lassitude face à la surabondance d’images.
On vit dans un monde saturé d’images. Avec l’Intelligence Artificielle, tout devient instantané, spectaculaire, presque interchangeable. L’écriture demande plus de temps, plus de silence, plus d’intériorité. Aujourd’hui ça correspond davantage à ce que j’ai envie d’explorer.
Vous travaillez à un livre consacré à Natalia Molchanova et à son fils Alexey Molchanov. Qu’est-ce qui vous touche particulièrement dans leur histoire familiale et sportive ?
C’est une histoire absolument unique dans le monde du sport. Natalia était probablement la plus grande apnéiste de tous les temps, et Alexey est devenu lui aussi un immense champion. Il y a quelque chose de très beau dans cette transmission entre une mère et son fils, dans cette passion commune pour la profondeur et le dépassement de soi.
Vous explorez aujourd’hui le trail et l’ultra-endurance. Quelles similitudes retrouvez-vous avec l’apnée ?
Les deux disciplines demandent une énorme gestion intérieure. En apnée, l’effort dure trois ou quatre minutes ; en ultra-trail, il peut durer vingt heures. Mais dans les deux cas, il faut accepter les moments difficiles, gérer ses émotions, son mental, son énergie. Il y a aussi ces moments de grâce où tout devient fluide.
Après les records du monde, les millions de vues et la reconnaissance internationale, quelles sont les prochaines aventures de Guillaume Néry ?
L’écriture comme vous l’aurez compris, prend pas mal de place dans ma vie actuellement. Je prépare également un ultra-trail de plus de 100 kilomètres. Et puis j’aimerais relancer une structure de transmission autour de l’apnée, sous une forme plus simple et plus accessible que la Bluenery Academy.
Le grand public imagine souvent l’apnéiste comme une figure presque mythologique. Mais concrètement, à quoi ressemble Guillaume Néry lorsqu’il est habillé ?
Je fais attention sans être obsessionnel, à la qualité de mes habits, mais aussi à leur provenance, et à la façon dont ils ont été conçus, car l’industrie de la mode est très polluante. En ce moment, je porte des chaussures « sensation pieds nus », parce que les chaussures modernes avec des renforts partout, rendent le pied très faible. Or, comme je fais pas mal de course à pied, il est très important de prendre soin de tous ces muscles-là !